On encourage désormais les employés à « décrocher », à prendre des vacances et à se déconnecter des courriels en soirée. Le message est clair : la santé mentale passe par la coupure. Mais selon une série de 16 études publiées dans Organizational Behavior and Human Decision Processes par Eva C. Buechel et Elisa Solinas, ces bons comportements sont… mal vus par les gestionnaires. Bienvenue dans le « paradoxe du détachement ».
Les chercheuses ont recruté des centaines de gestionnaires et d’employés, leur présentant des scénarios typiques : un employé qui active une réponse automatique d’absence, qui laisse son portable au bureau ou qui demande quelques jours de congé. Les résultats sont décevants : les mêmes gestionnaires qui reconnaissent que ces pratiques améliorent la performance et le bien-être évaluent ensuite ces employés comme ayant moins le potentiel d’être promus. Autrement dit, décrocher rend plus performant, mais moins crédible.
Tout indique que le mécanisme en cause est la perception d’un moindre engagement. Les gestionnaires associent la disponibilité permanente à la passion et au dévouement, alors qu’un employé qui protège son temps personnel semble simplement moins motivé. Pire encore, ce réflexe persiste même chez ceux qui disent encourager la déconnexion : ils pénalisent malgré tout les employés qui la pratiquent. Les auteures montrent toutefois qu’il est possible de réduire ce biais. Lorsque la coupure est motivée par un apprentissage professionnel, par exemple suivre un atelier, ou lorsqu’une politique d’entreprise interdit les courriels la fin de semaine, la pénalité disparaît. En d’autres mots, il faut que la norme change, pas seulement les attitudes.
Le message pour les RH est limpide : on ne corrigera pas ce paradoxe par une campagne de sensibilisation, mais par des règles collectives claires. Tant que le repos sera perçu comme un signe de désengagement, les travailleurs continueront de sacrifier leurs fins de semaine pour préserver leur avenir, et les organisations récolteront plus de burn-out que de loyauté.