Même le patron a des émotions

On parle beaucoup de l’importance, pour un gestionnaire, de reconnaître les émotions de ses employés. Mais la circulation semble souvent à sens unique. Un employé contrarié mérite qu’on remarque son inconfort. Un patron contrarié? On change de sujet. Dans une étude publiée dans Organizational Behavior and Human Decision Processes, Christina Bradley et Lindred Greer montrent pourtant que reconnaître les émotions fonctionne aussi vers le haut de la hiérarchie. Et que cette petite entorse aux règles implicites du travail peut avoir des effets étonnamment utiles.
Les chercheuses ont mené trois études préenregistrées. Une première expérience auprès de 340 travailleurs a montré que les gens sont moins portés à reconnaître les émotions de leur patron que celles de leurs collègues ou de leurs employés. Une deuxième étude, auprès de 137 dyades employé-gestionnaire, a retrouvé le même phénomène : sur une échelle de 1 à 5, la reconnaissance émotionnelle vers le patron atteignait 2,77, contre 3,50 dans l’autre direction. Ce n’était pas simplement parce que les employés étaient moins proches de leur patron ou voyaient moins ses émotions. Le principal mécanisme était normatif. Nous croyons moins qu’il nous appartient de nous occuper des émotions de quelqu’un placé au-dessus de nous.
La troisième étude est la plus intéressante. Les chercheuses ont placé 191 équipes de trois personnes dans une simulation de négociation. Lorsque les deux membres subalternes recevaient explicitement la consigne de reconnaître les émotions du leader, celui-ci reconnaissait ensuite davantage les leurs. La reconnaissance descendante atteignait 3,41, contre 3,04 dans le groupe sans consigne et 2,75 lorsque les employés devaient éviter cette reconnaissance. Cette réaction réciproque était ensuite associée à une meilleure performance collective. Autrement dit, reconnaître que son patron semble hésitant, enthousiaste ou préoccupé ne sert pas seulement à prendre soin du patron. Cela peut modifier la dynamique émotionnelle de toute l’équipe. Une équipe où chacun peut simplement dire « tu sembles préoccupé par cette décision » possède peut-être un petit avantage sur celle où tout le monde fait comme si le titre de patron venait avec une mystérieuse autonomie émotionnelle.